LA NÉGRITUDE DE YOUSSOUPHA

CULTURE I Des câbles qui dépassent, une légère odeur de peinture et de bois. Ça sent bon la nouvelle aventure dans les studios tout neufs du label indépendant Bomayé Musik. Le rappeur Youssoupha en est la figure de proue depuis sa fondation en 2006. Il nous reçoit pour la promotion de son 4e album intitulé NGRTD. Un acronyme qui cache une histoire vieille de dix ans.

“La négritude est une élévation. Je récupère le mouvement, je n’ai pas envie de faire un album qui soit une fiche de lecture sur l’oeuvre de Césaire.”

Afriscope : En 2006, votre premier album devait s’appeler Négritude et finalement il est sorti sous le nom À chaque frère. Pourquoi ?

Youssoupha :

C’était l’époque où j’assimilais les règles de l’industrie. Lors de discussions avec les médias, les labels, des proches ou sur internet, j’ai constaté que la négritude (voir encadré) était mal perçue. Elle suscitait des réactions anxiogènes. Je me suis laissé dire que ce n’était pas le bon moment et qu’il fallait prendre le temps nécessaire pour que le public me connaisse, intègre mon univers. Finalement, après quatre albums, quand j’en ai reparlé autour de moi, le sentiment était toujours le même. Il existe toujours autant de réticences et de crispations. Le problème, en fait, ce sont ces voix, ces personnes qui prennent la négritude sous l’angle d’une problématique alors qu’il s’agit d’une élévation. Il n’existe donc pas de bon moment. Le point positif c’est qu’à l’époque où ma carrière était plus confidentielle, l’impact aurait été moindre. Aujourd’hui je suis exposé et suis invité dans les médias donc, tant mieux.

Le rappeur Nas avait également dû appeler son album Untitled (sans titre) au lieu de Nigger en 2008.

En effet il y a un parallèle même si le contexte américain est un peu différent. Mais moi la question que je me pose c’est pourquoi un concept inventé par un poète illustre et respecté (ndrl Aimé Césaire), faisant partie du patrimoine culturel français, crispe autant les débats ? J’ai l’impression que ce n’est pas au public que cela pose problème mais à nous, les insiders, médias, labels, boîtes de communication. C’est relou à dire mais même les gens d’origine africaine sont tendus par rapport à ce sujet. Ce n’est pas un affrontement des Noirs contre les Blancs.

Est-ce que ce n’est pas avant tout un problème de méconnaissance de ce qu’est la négritude ? Parce que la négritude est, à l’inverse, parfois perçue comme très politiquement

correcte.

Sans doute de la méconnaissance. Mais, pour moi, la négritude est une élévation. Je récupère le mouvement, je n’ai pas envie de faire un album qui soit une fiche de lecture sur l’œuvre de Césaire. Je m’approprie ce concept : ma culture africaine et mon identité noire ont été dans ma vie, en France, un facteur d’exclusion. Cela peut créer des complexes. Or, j’ai mis en avant mon africanité à travers mon travail et cela a été apprécié. J’en fais des titres d’album (Noir désir, ndrl).

Les gens ont aimé mes disques parce qu’ils étaient portés et assumés. Je suis père, je suis musulman, je suis français : j’ai plusieurs identités dont je suis fier. Être noir en fait partie. Cela peut être une chance plutôt qu’une malédiction. Quand je suis arrivé en France, j’ai pu faire la connaissance de personnes aux cultures différentes, c’est ce qui est intéressant. Si on se retrouve tous dans le même moule identitaire parce qu’il faut renier ce qu’on est, nous aurons moins de choses à partager.

Pensez-vous que la négritude est un concept toujours actuel ?

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C’est intemporel. D’ailleurs, j’ai une petite ambition : si Dieu veut que j’aie du succès, cela banalisera peut-être ce terme.

Quels sont les auteurs noirs qui vous ont marqué ?

À 18 ans, à la fac, je me suis intéressé aux militants noirs. J’ai lu la bio de Malcolm X (1) puis ma curiosité m’a amenée à Césaire (2). À quelques passages de Fanon aussi (3). Pour mon album, j’avais d’abord décidé de me replonger dans ces lectures puis finalement je ne l’ai pas fait. Même si ces auteurs sont des inspirations, je voulais m’approprier mon concept et le défendre comme un grand sans me cacher derrière eux.

Et pourquoi NGRTD et pas Négritude ?

Lorsque nous avons débuté la promotion de l’album, un jeune homme nous a assigné en justice. En 2005 il a déposé le mot “négritude” à l’INPI (4) pour en faire une marque de fringues. C’est un jeune africain qui n’a d’ailleurs jamais exploité la marque. On a perdu le procès. C’est quelque chose qui m’a beaucoup frustré. La négritude ne m’appartient sûrement pas, mais à lui non plus. Mon label s’appelle “Bomayé” (5) mais je ne peux pas interdire aux gens de l’utiliser. C’est la propriété de Muhammad Ali et du peuple congolais, c’est un patrimoine culturel. Mon ami et rappeur Médine m’a souligné que j’aurai dû parler de ça dans l’album. Parfois même entre Renois (ndrl Noirs) on se met dans des impasses.

Dans l’album Noir Désir, vous disiez “j’ai carrément zappé mon bled”, y-avez-vous remédié depuis ?

À l’époque c’était ma grande frustration. Ici je suis perçu comme un Africain, un “blédard devenu banlieusard”. Mais je n’ai pas cette légitimité-là, je ne suis pas du tout un blédard, je suis un Français fini, j’ai passé plus de temps en France qu’en Afrique. Désormais j’y vais plus régulièrement, que ce soit au Congo ou au Sénégal.

Plus jeune, vous avez participé à l’album Bana Kin (6). Pensez-vous faire un album aux sonorités rumba ?

Le single “Les disques de mon père” a bien marché. On avait fouillé la discographie de mon père (ndrl : le célèbre musicien congolais Tabu Ley Rochereau) et on est tombé sur des pépites, on s’est dit qu’il faudrait un album entier pour les exploiter. Entre-temps mon père nous a quittés et depuis je pense à faire un projet intitulé “les disques de mon père” où je n’utiliserai que des samples de rumba congolaise. Je me laisse le temps de mûrir ça.

Dans “Points communs” vous dénoncez les anciennes gloires du rap “qui te trouvent suspect”. Avez-vous eu des problèmes avec certains d’entre eux ?

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Je n’ai pas de soucis avec les anciens, je leur rends souvent hommage dans mes disques comme dans le morceau “Chanson française”. Je voulais surtout dire que je n’aimepas la phrase “le rap c’était mieux avant”, le rap d’hier qui donne des leçons au rap d’aujourd’hui. Et je ne m’inclus pas vraiment dans le rap d’aujourd’hui car j’ai déjà quatre albums. Pour des gens comme Spri Noir, Tito Prince ou Gradur je suis un ancien. Quand on dit qu’untel a juste du buzz, qu’il n’ira pas loin, il faut se rappeler que certains anciens n’ont pas duré longtemps non plus. Une carrière de rap c’est compliqué, soyons indulgents.

Doit-on avoir de l’indulgence pour la trap music qui a envahi le rap français ?

Quand on écoute votre album on ressent un énorme décalage avec la production actuelle.

Il y a un décalage générationnel et c’est tant mieux. Le but ce n’est pas que tout le monde fasse pareil. à 35 ans, certaines choses peuvent m’échapper. J’aime l’énergie de Gradur, il a des codes congolais qui me parlent. Je n’ai pas de problème avec la trap, j’ai un problème avec la mauvaise trap. Il doit y avoir 200 rappeurs qui le font, mais j’aime à priori seulement ce que font Gradur, Alonzo et Kaaris.

Dans “Love musik”, vous faites une allusion aux attentats du 9 janvier. Avez-vous été au rassemblement du 11 janvier ?

Je n’ai pas été à la manif. C’est bien que les gens se lèvent mais j’ai moins aimé le manque de pudeur de certains. Cette envie de réagir tout de suite, de donner son avis et de lancer la prochaine polémique. Je n’éprouve pas le besoin de dire je suis ou je ne suis pas “Charlie”. On a du mal avec la cohésion nationale, tout le monde prêche pour sa chapelle. Dans “Love musik” je dis “indignez vous pas seulement pour vous, indignez-vous aussi pour les autres”. Il n’y a aucun mérite à s’indigner pour soi-même : “nous les juifs ça ne va pas, nous les noirs ça ne va pas, nous les journalistes ça ne va pas”. On ne prend pas le temps d’avoir de la compassion pour les gens qui ont subi des choses graves. Si tu n’es pas Charlie, ce n’est pas grave, mais ferme-la. Autre chose, le 11 janvier il y avait des musulmans au rassemblement. Quand ensuite Charlie Hebdo fait de nouveau sa Une avec le prophète, je trouve que ce n’est pas fair-play même s’ils en ont le droit.

Qui sont “les escrocs de la dissidence “dont vous parlez dans “Black out” ?

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Ce sont des gens dont on peut lire les articles et les contre-vérités sur le net. Ils prétendent défendre les causes des plus démunis mais sont en réalité des propagandistes. Ils prospèrent sur l’échec de l’establishment gauche et droite confondue- avec un esprit colonial et paternaliste. Les personnes qui se revendiquent de la dissidence se présentent comme l’alternative. Ils sont parfois antisémites, parfois négrophobes ou homophobes. Ils te vendent leur haine sous une forme intellectuelle. Malheureusement leurs discours font leur bonhomme de chemin dans les quartiers.

Pourquoi ne les citez-vous pas ?

Parce que c’est leur exercice préféré : la qualification et la disqualification. Si quelqu’un est contre nous c’est qu’il est dans le système, c’est un vendu, etc. Beaucoup de gens m’écoutent, certains ne savent même pas ce qu’est le mouvement de la dissidence. Je n’ai pas envie de lui faire de la publicité et partir dans un projet médiatique de clash. J’ai eu une longue histoire avec Éric Zemmour (7). Je ne désire pas avoir d’ennemi médiatique. J’ai voulu faire une mise au point : “hé cousin t’es un putain de colon, arrête d’insulter mon intelligence de jeune noir. Si t’es un haineux va cultiver ta haine ailleurs et ne surfe pas sur les problématiques de banlieue ou de religion.

Le label Bomayé Musik a désormais son propre studio d’enregistrement. Dans l’histoire du rap français il y a eu un précédent avec le Secteur Ä qui, au final, a déposé le bilan. Quelle est votre ambition ?

Nous sommes de jeunes entrepreneurs, la vie nous a souvent mis dos au mur. Nous avons pas mal d’artistes signés comme Sam’s, Ayna, Jason & Salomé, Taïpan et Bana C4. Ici, c’est ma maison de disque. Quant au Secteur Ä, je pense que chacun doit faire sa propre expérience. Si on vendait du lait ou des téléphones portables on pourrait faire des projections plus solides. La créativité est impondérable, mais on est passionnés. Sans vouloir se faire passer pour des militants associatifs, on essaie de rendre à la musique ce qu’elle nous a donné. On a aussi produit des projets un peu plus confidentiels comme Matongé, l’album de Badi, un rappeur belge.

Noir Désir, votre premier album en indépendant été votre premier succès commercial. Qu’en avez-vous tiré comme enseignement ?

Cela a été un gros pied de nez à l’industrie. Avant, le travail avec la major a peut-être freiné notre créativité marketing. Je n’aurais pas pu faire une couverture de disque comme celle-là. On a su vendre à notre manière, ce qui a marché, mais nous ne sommes pas les ennemis des majors.

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