Chaotique mais unique, la biennale de Dakar cherche encore son modèle

"Flower Side Up II", de Modupeola Fadugba (mai 2015). L'artiste togo-nigériane est exposée à la biennale Dak'Art 2016.

Ousseynou Wade le dit sans détour : « Il faut autonomiser la biennale de Dakar, qui est actuellement un service du ministère de la culture du Sénégal. J’ai toujours trouvé inconciliable un service public de l’Etat avec une mission internationale. » Cet homme élancé en sait quelque chose, lui qui fut secrétaire général de cette manifestation de 2000 à 2013. Certes, il loue les acquis du volontarisme politique qui a donné une pérennité à l’événement. Cette année, des représentants du MoMA (New York), de la Tate Gallery (Londres) ou du Smithsonian (Washington) ont fait le voyage, signe d’une aura persistante, bien que chahutée.

Pour autant, les logiques qui ont prévalu à la création de la biennale se sont grippées. « Le personnel est fonctionnaire et n’a pas les qualifications requises pour savoir sur quels leviers s’appuyer, poursuit Ousseynou Wade. Cela ne veut pas dire qu’il faille privatiser la biennale. On a pensé à beaucoup de formules : une agence, une association ou une fondation, où il y aurait une participation significative de l’Etat mais qui serait ouverte à d’autres structures. »

« Arrêter avec les Afro-conneries ! »

Le vœu d’Ousseynou Wade est pour le moment resté pieux, malgré une rafale d’études préconisant une refonte de la biennale et une professionnalisation des postes. En 2003, la commissaire d’exposition N’Goné Fall avait déjà émis des recommandations précises. « On avait dressé des profils de poste en lien avec les universités et l’école des beaux-arts de Dakar. Je pensais qu’il fallait faire une présentation du concept aux étudiants des beaux-arts et leur demander d’assister les artistes invités. Cela créait une sorte de tutorat », se souvient la curatrice. Et de soupirer : « On a l’impression de prêcher dans le désert. Pourtant, il faut arrêter avec les afro-conneries ! »

En 2014, Delphine Calmettes, directrice de la galerie Le Manège, à Dakar, qui dépend de l’Institut français, la Camerounaise Koyo Kouoh, fondatrice du centre d’art Raw Materials dans la capitale sénégalaise, et l’avocat Sylvain Sankalé, collectionneur et critique d’art, ont aussi rendu un audit sur les écueils de la biennale : manque de rigueur dans le choix des commissaires, arbitraire du ministère, gestion erratique des finances, retards, approximations… Le rapport exhortait au recours à un prestataire chevronné dégageant l’Etat de toute la charge organisationnelle. Le changement de statut permettrait aussi de développer l’apport financier des privés, insuffisant.

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Encore faut-il prévoir, dans le même temps, une loi encourageant le mécénat d’entreprise. Cette année, la Dak’Art a été dotée d’environ 660 millions de francs CFA (un million d’euros). Mais la moitié a servi à écluser le passif de la précédente édition. L’Etat sénégalais a certes ajouté une enveloppe supplémentaire. Pour autant, beaucoup d’observateurs redoutent que cette rallonge ne suffise pas à financer un programme très dense.

Singularité et vitalité

Les rapporteurs appellent aussi à une plus grande ouverture artistique de la biennale. En 2002, et lors d’éditions plus récentes, 25 % des artistes étaient Sénégalais. En 2008, le commissaire de l’événement fut nommé directement par le ministère, sans concertation apparente avec le secrétaire général de la biennale. « Le contexte initial de création de la biennale, marqué par le manque de visibilité de la pratique artistique africaine et par le besoin de consolider une manifestation jeune et fragile, notamment, a aujourd’hui radicalement évolué, écrit le trio. Une telle limitation, qui exclut les artistes internationaux, ne semble plus pertinente. » Et de conclure : « La biennale atteste d’un retard indéniable sur certains points, mais elle n’est pas condamnée pour autant, car sa singularité et sa vitalité sont bien là… Il est encore temps, pour la biennale de Dakar, de réinvestir l’Histoire et de rayonner à travers le monde : nous y croyons fermement. »

Le président Macky Sall aurait-il entendu l’urgence, lui qui a déclaré lors de son discours de lancement, mardi 3 mai, de la Dak’Art : « Il faudra améliorer nos méthodes de travail, interroger sans concessions nos pratiques, les mener avec rigueur. »

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