Multipartisme en Afrique : les bons comptes des « présidents-fondateurs »

Un bureau de vote à Niamey durant les élections législatives et présidentielle, le 21 février.

Dans quel domaine l’Afrique a-t-elle accompli des progrès spectaculaires ces deux dernières décennies ? La téléphonie mobile est la réponse qui vient, à juste titre, à l’esprit de la plupart d’entre nous. On trouve désormais quasiment au moins un téléphone portable dans chaque village africain. Même là où l’électricité fait défaut.

Il y a pourtant bien un autre domaine, certes moins visible à première vue, dans lequel le continent a effectué un saut extraordinaire : celui du nombre de formations politiques par pays. On est passé en effet d’une Afrique dominée majoritairement par le parti unique ou le parti-Etat, au lendemain des indépendances nationales, à un continent où la démocratisation se manifeste désormais par la forte inflation de formations politiques.

La République démocratique du Congo compte ainsi 477 partis politiques, le Cameroun enregistre 291 formations politiques, le Sénégal en affiche 255, le Mali présente 171 partis politiques et le Burkina Faso 113 formations politiques. A quoi correspondent ces chiffres qui donnent le vertige ?

En tout cas, pas au nombre d’ethnies et de religions. Pas même à la démographie nationale. Les jeunes démocraties africaines ont cru bien faire en simplifiant les conditions de création des partis politiques. Le piège semble aujourd’hui se refermer sur elles. Le lexique de droit constitutionnel définit les partis politiques comme « des associations qui concourent à l’expression du suffrage en proposant des programmes et en présentant des candidats aux élections ».

Deux éléments sont donc généralement pris en compte pour reconnaître une formation politique : d’une part, la recherche et la mobilisation des soutiens à travers l’élaboration et la défense des projets de société et des programmes de gouvernement et, d’autre part, la sélection et la proposition des candidats aux différents scrutins afin qu’ils défendent et exécutent, à l’occasion, les projets de société soumis aux électeurs.

Des coquilles vides

Dans de nombreux pays africains, les partis politiques se sont progressivement transformés en coquilles vides sans projet de société véritable et sans moyen de participer aux différents scrutins nationaux. Ils ne tiennent même plus leurs instances statutaires et réglementaires : congrès, bureaux exécutifs, assemblées générales…

LIRE AUSSI:  Libye: Saïf al-Islam Kadhafi attaque un parlementaire pour diffamation

Certaines formations politiques n’ont pas de siège, ni même de secrétariat. Le parti se résume finalement au président-fondateur, à son épouse, qui en est souvent la trésorière, à sa belle-fille qui assure le commissariat aux comptes et aux membres de « la famille africaine ». C’est-à-dire les frères, les cousins, les neveux, les oncles…

Ainsi, sur 171 formations politiques recensées en 2010 au Congo-Brazzaville, seulement 41 étaient en règle. Ailleurs, la situation n’est guère plus brillante : sur les 140 partis politiques répertoriés en Côte d’Ivoire en 2015, moins de la moitié se conforme scrupuleusement à la charte des partis.

Autres pays, autres travers : dans d’autres cas, le parti se confond avec « le président-fondateur » : une sorte de personnalité indéboulonnable, omnisciente et omnipotente. Il en est président à vie. Ce fut le cas d’Abdoulaye Wade avec le Parti démocratique sénégalais (PDS) ; c’est encore le cas d’Henri Konan Bédié avec le Parti démocratique de Côte d’Ivoire-Rassemblement démocratique africain (PDCI-RDA), de Paul Biya avec le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC) ou d’Idriss Déby Itno avec le Mouvement patriotique du salut (MPS).

« Le président-fondateur » se trouve naturellement au-dessus des textes : il annonce des mesures qui sont ensuite forcément entérinées par les instances du parti : bureau politique ou congrès. Et gare aux récalcitrants qui tenteraient de remettre en cause la décision du père fondateur. On a eu la preuve de cette dérive en Côte d’Ivoire avec l’appel de Daoukro par lequel le président annonçait en mars 2015 son soutien total à Alassane Ouattara et décidait que le PDCI n’aurait pas de candidat à la présidentielle d’octobre 2015.

A quelques détails près, c’est aussi le cas au Sénégal avec la promesse des dirigeants de l’Alliance des forces de progrès (AFP) de Moustapha Niasse de ne pas présenter de candidat face à Macky Sall lors de la prochaine présidentielle.

LIRE AUSSI:  Niger : « L’Etat islamique dans le Grand Sahara est la nouvelle menace »

Un business en or

La noble démarche de créer une formation politique pour participer au débat démocratique, contribuer à la formation civique et politique des citoyens a été dévoyée puis transformée en moyen de lever des fonds. En Afrique de l’Ouest, l’une des pistes des présidents-fondateurs des partis politiques pour « faire de l’argent » était de se rendre à Tripoli pour rencontrer « le Guide de la révolution libyenne ». On en revenait avec quelques milliers de dollars et souvent même une ou deux Toyota 4X4, pour les plus chanceux.

Les présidents-fondateurs d’Afrique centrale aimaient, quant à eux, prendre le chemin de Libreville pour être reçus par feu le président gabonais Omar Bongo Ondimba. De nombreux dirigeants de partis racontent en être sortis avec des mallettes de 76 000 euros voire bien plus.

Dans les deux cas, inutile de penser que l’argent obtenu dans la capitale libyenne ou gabonaise va être reversé dans les comptes du parti. Pourquoi d’ailleurs se soumettre à tant de rigueur puisque, très souvent, les finances du parti se confondent avec la poche du président-fondateur. Il s’y ajoute pour lui la possibilité de décrocher des subventions publiques. En l’absence des critères précis d’attribution des fonds publics, les formations politiques réclament souvent un traitement égalitaire. Par exemple, sous la dernière transition militaro-civile de 2015 au Burkina Faso, plusieurs partis avaient exigé une répartition égalitaire des 500 millions de francs CFA (800 000 euros) de subventions publiques prévues pour les 113 partis.

Au-delà de ces avantages en espèces sonnantes et trébuchantes, le président-fondateur peut négocier le ralliement du parti à la majorité au pouvoir. Qu’importe qu’il y ait un accord de gouvernement préalable ou une proximité idéologique. L’essentiel étant de rejoindre l’équipe au pouvoir et d’être « à la mangeoire ». Résultat, on retrouve en Afrique des majorités se réclamant de gauche avec des partis ultra-libéraux ou inversement. Certains alliés du libéral Macky Sall au Sénégal se définissent comme sociaux-démocrates. De même, des libéraux transfuges du Mouvement national pour la société de développement (MNSD) ou de la Convention démocratique et sociale (CDS) se retrouvent dans la majorité formée au Niger autour du président social-démocrate Mahamadou Issoufou.

LIRE AUSSI:  Maroc: l'état de santé de plusieurs détenus du mouvement Hirak se dégrade

Une tutelle totalement dépassée

L’existence d’un nombre de partis sans commune mesure avec les réalités démocratiques n’a pu être possible que parce que les autorités de tutelle (ministère de l’intérieur, ministère de l’administration) ont renoncé à assumer leurs responsabilités. Tantôt faute de moyens. En effet, comment le ministère malien de l’administration peut-il s’assurer que les 171 partis que compte le pays tiennent régulièrement leurs instances ? Comment surveiller au Tchad les activités de 70 partis politiques ? Cette mission de contrôle devient quasiment impossible dans les cas de la République démocratique du Congo (RDC) avec 477 formations politiques et du Cameroun avec 291 partis politiques. Dans un cas comme dans l’autre, le suivi des partis politiques devait être assuré par une direction du ministère qui ne compte, dans le meilleur scénario, que cinquante à cent agents qui n’ont pas que cette occupation.

Les ministères de tutelle renoncent par ailleurs volontairement à exercer leurs prérogatives de contrôle pour éviter des démêlés avec des partis membres de la majorité au pouvoir. Et faute de parvenir à appliquer la charte des partis aux alliés, ils choisissent de ne l’imposer à personne. Mais, pour faire bonne figure, des communiqués sont souvent diffusés à la radio et à la télévision nationales appelant les partis politiques à se conformer à la législation en vigueur. Pour l’instant, l’espoir d’autorégulation n’a pas permis de mettre de l’ordre dans la jungle des partis politiques. Sans revenir au parti unique, l’Afrique doit sérieusement revisiter la notion du multipartisme intégral afin que le nombre de partis dans chaque pays corresponde à une vitalité démocratique réelle.
Source: Le Monde

Commentaires

commentaires

Tu pourrais aussi aimer...

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Time limit is exhausted. Please reload CAPTCHA.