La Tunisie entre révolte sociale et promesses politiques

La Tunisie entre révolte sociale et promesses politiques

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“2018, le panier est vide”, lors de la manifestation du 14 janvier 2018, à Tunis. PHOTO / YOUSSEF BOUDLAL / REUTERS.

La Tunisie a vécu, la semaine dernière [depuis le 7 janvier], plusieurs nuits d’émeutes, avec des protestations qui ont touché différents gouvernorats. Ces manifestations avaient pour objectif de dénoncer, d’une manière pacifique, la hausse des prix, mais elles ont été émaillées par des actes de vandalisme, des vols et de la violence.

Tout a commencé par un hashtag : #fechnestannew (Qu’est-ce que nous attendons ?) qui se voulait comme un appel à l’action lancé à l’ensemble des Tunisiens. Pour dénoncer la cherté de la vie, une mobilisation, d’abord virtuelle ensuite sur le terrain, a eu lieu.

La mauvaise gestion économique

Les éléments de la société civile qui composent ce mouvement ont bénéficié de l’appui de certains partis politiques, à l’instar du Front populaire, et d’autres parties hostiles à la loi de Finances 2018 et aux diverses hausses des taxes, impôts et droits qui lui sont inhérents. En effet, compte tenu des augmentations des droits de douane, de la taxe à la consommation et de la TVA, des répercussions sur les prix des produits et les services sont à craindre.

Sont pointés du doigt le gouvernement et notamment le Premier ministre, Youssef Chahed, jugé responsable du devenir des classes moyennes et pauvres, les plus touchées par ces augmentations. En demandant l’abrogation de la loi de Finances 2018 et la mise en place de dispositions pour soutenir les classes défavorisées, les acteurs du mouvement “Fech nestannew” clament que ce n’est pas au citoyen de payer les frais de la mauvaise gestion économique et de la faillite politique tunisiennes.

Vols, braquages et altercations avec les forces de l’ordre

Si l’idée de protester contre les augmentations des prix était du goût de nombreux Tunisiens, la tournure prise par les manifestations est loin de faire l’unanimité. Et pour cause, des vols, des braquages, des altercations musclées avec les forces de l’ordre et de nombreux dégâts matériels [ont été] enregistrés.

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Dans la nuit du lundi 8 janvier, un manifestant est mort à Tebourba, à une trentaine de kilomètres de Tunis. A-t-il été victime d’une intervention en force de la police ou d’un problème de santé, comme cela a été avancé par le ministère de l’Intérieur par la suite ? Rien n’est clair ! Le rapport d’autopsie n’ayant pas encore été révélé, aucune affirmation ne peut être donnée.

Par ailleurs, un bilan avancé par le porte-parole du ministère de l’Intérieur fait état de 96 policiers blessés, de 87 véhicules de sécurité endommagés et de nombreux dégâts matériels ayant touché des postes de police, des banques et divers commerces. Autre fait majeur, deux synagogues ont été la cible d’attaques aux cocktails molotov, à Djerba. Cinq suspects ont été interpellés. Selon la même source, près de 800 personnes ont été mises en garde à vue, depuis le déclenchement des heurts entre forces sécuritaires et jeunes, dans plusieurs régions du territoire tunisien.

Parmi les personnes arrêtées, nombre d’entre eux a entre 15 et 20 ans, et un doute a été émis par certains quant à la nature dite spontanée des manifestations. Des casseurs auraient été commandités. C’est ce qui ressort d’une enquête ayant abouti à l’arrestation, dans un village, du directeur d’une Maison de jeunes. Celui-ci aurait payé certains d’entre eux pour qu’ils rejoignent les manifestations et saccagent, sur leur passage, des biens privés et publics.

L’impératif de stabilité politique fragilisé

Dans ce contexte tendu, les signataires de l’accord de Carthage [conclu en juillet 2016 entre 12 partis politiques et organisations syndicales] qui a abouti à la mise en place du gouvernement actuel, jusque-là soudés autour de l’impératif de stabilité politique, commencent à diverger. Ainsi, selon le conseiller politique auprès du président de la République, le parti au pouvoir, Nidaa Tounès [l’Appel de la Tunisie], a appelé ouvertement à un remaniement ministériel. Alors que le parti Al-Joumhouri [parti républicain] a annoncé, dans la même semaine, sa décision de boycotter les réunions de l’accord de Carthage.

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Le parti en question a déclaré ne plus vouloir collaborer avec des représentants de partis responsables de la crise économique actuelle. De son côté, Machrou Tounès, le parti de l’ancien secrétaire général de Nidaa Tounès, a exprimé des réserves par rapport à son adhésion à l’accord de Carthage. Le parti Afek Tounès [Horizons de Tunisie, centriste] a, quant à lui, choisi de s’en retirer. S’est ensuivi un conflit intérieur entre ses propres leaders, dont certains font partie du gouvernement.

Dans ce contexte, le chef du gouvernement a accusé le Front populaire de profiter des derniers événements. Ces accusations ont été réfutées par le parti en question et jugées dangereuses, car recelant une diabolisation inquiétante et non fondée. Tel est également l’avis de Samia Abbou, membre du Courant démocrate, qui a mis en garde contre le danger de stigmatiser des partis d’opposition qui cautionnent la campagne contre la hausse des prix et non les actes de violence.

Attaquant les politiques semeuses de fausses promesses, [l’ancien président de la République] Moncef Marzouki, chef du parti Harak Tounès Al-Irada [le Mouvement Tunisie volonté], a qualifié de nécessaires les manifestations qui secouent la Tunisie. Certains partis de l’opposition à l’instar du Front populaire ont même appelé au départ du gouvernement et à l’organisation d’élections législatives anticipées. Un risque d’instabilité politique pouvant affecter l’image de la Tunisie, comme cela est déjà le cas avec des manifestations dont la tournure prise a fait oublier leur légitimité.

Nouvelles mesures

Pour tenter de contenir le mouvement de rébellion, le ministre des Affaires sociales a annoncé, le 13 janvier, une série de mesures. Ont ainsi été décidées : l’augmentation des allocations sociales réservées aux familles nécessiteuses, la gratuité des soins de santé pour les chômeurs, des dispositions pour faciliter l’accès aux crédits immobiliers au profit des personnes aux revenus non permanents.

Au lendemain de ces annonces, deux coups de com’ importants ont pris les jeunes comme cible : le président de la République, Béji Caïd Essebsi, inaugure un espace pour les jeunes à la cité Ettadhamen, quartier populaire de la capitale, et le chef du gouvernement, Youssef Chahed, rencontre des jeunes dans un centre de formation de Tunis. Au programme, des discours visant une réconciliation avec cette frange de la population à l’initiative des mouvements de contestation et à qui on promet une attention accrue en 2018.

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De son côté, la centrale syndicale, UGTT, qui s’est plutôt rangée du côté du chef du gouvernement, s’est surtout montrée préoccupée de l’image qui se dégage des tensions sociales. Devant des centaines de manifestants réclamant “la chute de la loi de Finances 2018”, son secrétaire général a appelé au dialogue et à l’écoute. Le soir même, les tensions ont éclaté de nouveau dans plusieurs quartiers de Tunisie…

Prochaines étapes électorales

Fruit d’un hashtag, appel à l’action et à la rébellion, les manifestations nocturnes ont suscité une grande indignation [auprès] de nombreux Tunisiens. Le ministère de l’Intérieur y a répliqué par un autre hashtag : #NeDétruisPasTonPays. La sphère de la mobilisation virtuelle est pourtant bien dépassée, et le Tunisien qui a déjà essayé la contestation et gagné une bataille contre la dictature croit plus que jamais au pouvoir subversif de la révolte populaire. Les promesses lancées par le président de la République à l’adresse des jeunes, lors de la commémoration de la révolution du 14 janvier, sauront-elles calmer les tensions et apaiser les esprits ?

La Tunisie attend peut-être davantage pour croire, de nouveau, en la démocratie qu’elle a réclamée et elle-même instaurée. Vivre dans la dignité, cela demeure encore un rêve insaisissable pour de nombreux citoyens tunisiens. Les prochaines étapes électorales [municipales en mai prochain, législatives et présidentielles en 2019] seront l’occasion pour ces Tunisiens d’exprimer colère et désir de changement.

Inès OueslatiLire l'article originalLire l’Article Original

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