En Gambie, l’espoir au bout du champ ?

Awa Barro a d’abord rêvé d’être banquière, puis journaliste. Aujourd’hui, elle veut devenir agricultrice. Cette vocation encore toute fraîche n’est pas née par hasard. Il y a six mois, elle a répondu à une campagne de recrutement du ministère de la jeunesse et des sports pour bénéficier d’une formation dans la nouvelle ferme modèle de Chamen, située à une trentaine de kilomètres de Banjul, sur la rive nord du fleuve Gambie.

A 22 ans, la jeune femme venue de la ville, qui porte turban et polo bleu marine, avoue avoir beaucoup douté : « L’agriculture, c’est pour les pauvres. Personne n’a envie de travailler aussi durement pour ne rien gagner. » Mais ça ou le chômage, elle a tenté.

Soumis à rude épreuve

Ce que propose Chamen n’a pas grand-chose à voir avec l’agriculture de subsistance que pratiquent les paysans gambiens, dont le labeur suffit rarement à nourrir la famille. Ici, le gouvernement, avec l’appui financier du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), a décidé de mettre en œuvre le modèle Songhaï, né au Bénin il y a trente ans et expérimenté depuis dans plusieurs pays, à l’instar du Nigeria et du Liberia. S’il réussit, il apportera à la fois un début de réponse au chômage massif des jeunes et à l’insuffisance de la production alimentaire. Car la Gambie importe près de la moitié de sa consommation. Du riz d’Asie aux tomates et aux oignons du Sénégal, en passant par les œufs de Hollande et le lait concentré de Malaisie.

La ferme de Chamen a coûté 1 million d’euros. L’ouverture de quatre établissements semblables à travers le pays est suspendue à la mobilisation de nouveaux financements.

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« Les jeunes ne pensent pas que la terre puisse être leur avenir. Nous sommes là pour leur démontrer le contraire, explique Timothée Bagnonhoun, un Béninois envoyé par l’école de Porto-Novo. Nous nous référons à l’ancien empire de Songhaï parce que, dans l’histoire de l’Afrique, il incarne la volonté de mener à terme de grands projets. Partout où nous passons, nous voyons le changement. »

Pour décrocher une place, les élèves, âgés de 18 à 30 ans passés, ont été soumis à l’épreuve. Physique d’abord : « Nous les mettons deux heures dans le champ et nous leur demandons de travailler sans s’arrêter pour mesurer leur endurance. » Mentale, ensuite : « Ils doivent accepter la discipline. Nous ne faisons aucun compromis », poursuit le formateur, vingt-quatre ans de service à son actif. Depuis le lancement du projet au début de 2015, deux promotions ont été recrutées : 22 élèves pour la première, 32 pour la deuxième. La formation, gratuite, dure un an, au terme de laquelle chacun repart avec un capital de 18 000 dalasis (420 euros) pour démarrer son activité. S’ils tiennent jusqu’au bout. « Certains ont déjà craqué. Le matin, les chambres étaient vides », sourit M. Bagnonhoun, en montrant les dortoirs vert et blanc construits à côté de l’enclos à bétail.

Pas d’engrais chimiques, pas de pesticides

Sur les 256 hectares mis à disposition par le gouvernement, quatre filières sont fièrement proposées : production animale, maraîchage, culture céréalière et agroforesterie, sans oublier la gestion pour les futurs agroentrepreneurs. « Le tout, dans un total respect de l’environnement, insiste Audu Mekpe Mapa, le directeur nigérian, en montrant la cuve de compost. Ici pas d’engrais chimiques, ni de pesticides. » Des pompes fonctionnant grâce des panneaux solaires permettent d’irriguer les parcelles de légumes.

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Chamen et ses promesses ont reçu l’onction personnelle du chef de l’Etat sous la forme d’un don de 1 million de dalasis (23 000 euros) et de sept tracteurs. Et pour cause, Yayah Jammeh prône depuis vingt ans « le retour à la terre » et l’autosuffisance alimentaire avec pour slogan : « Produis ce que tu manges ! » Sans que rien de concret ne soit advenu. La situation s’est même dégradée et les campagnes se sont transformées en un grand réservoir de migrants. A destination de Banjul d’abord, puis, pour ceux qui le peuvent, de l’Europe.

Le long du fleuve Gambie, les remontées de sel provoquent la disparition des rizières.

Car le long des rives du fleuve, les remontées de sel provoquées par des épisodes répétés de sécheresse détruisent les rizières. « Avant, chaque femme récoltait de quoi remplir entre 40 et 50 sacs de 25 kg par récolte. Maintenant, c’est à peine deux », témoigne Ajaratou Meta Korta, la représentante des femmes du village de Bandali, à 130 km au sud-est de Banjul. « On vend le sel et nous faisons du charbon de bois, mais ça ne compense pas. » Dans les villages, à côté des cases de terre, les maisons en parpaings de béton signent la réussite des familles dont l’un des membres a pris la route de l’exil. « On ne peut pas rester comme cela à regarder la famille souffrir, on doit aller quelque part où la vie serait meilleure », confie Ebrima Fatty, 37 ans, qui n’a tiré en 2015 que 4 200 dalasis (88 euros) de sa récolte de noix de cajou. « J’ai sept enfants. Je ne m’en sors pas, mais je ne peux pas laisser ma femme seule. Je vois que la vie de ceux qui sont partis s’améliore, cela me ronge. » « Ce pays n’a pas d’avenir s’il ne s’occupe pas de son agriculture », avertit Yemesrach Workie, économiste au PNUD.

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Bandali a profité d’un programme d’adaptation au changement climatique mis en œuvre depuis deux ans dans les zones les plus vulnérables du pays. Un grand jardin maraîcher a été construit pour assurer aux familles des légumes et des fruits et leur apporter une nouvelle source de revenus. Des pompes solaires ont été installées et un grand grillage a été dressé pour protéger les semis. Le long du fleuve, la mangrove reprend vie grâce à un programme de plantations. Les 253 habitants de Bandali se sentent maintenant un peu privilégiés. Ils savent de toute façon que Chamen n’est pas pour eux. Pour en bénéficier, il faut savoir lire et écrire. Mais au moins, ici, l’espoir est permis. Demain peut-être, l’argent viendra de la terre. Pas seulement des migrants.

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